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La modernité fait mourir les cultures rurales

 

Bull. Soc.Borda, Dax,2018, 143 ème année, n° 529, 1, p. 151-164

Vie de la Société de Borda

Journée du 13 janvier 2018 à Carcarès-Sainte-Croix, Foyer des jeunes, 9 h 30

 Pour la première manifestation de l’année, une question a été posée : « La modernité met-elle les cultures rurales en péril ? ». Tel a été le sujet développé tout au long de la Journée organisée à l’initiative de M. Philippe Dubourg, maire de Carcarès-Sainte-Croix et président des maires ruraux des Landes.

 Avant les communications proprement dites, le très dynamique et chaleureux maire de Carcarès exprima devant un auditoire venu nombreux (environ 120 personnes) sa joie d'accueillir en sa commune la société de Borda. Le but de la Journée d'études présidée par Jean-Jacques Taillentou était de proposer une réflexion sur la ruralité complétant la Table ronde de l’Assemblée générale 2017 autour des  « identités landaises » essentiellement paysannes et de démontrer que le combat pour le rural, le patrimonial, le culturel, la démocratie de proximité doit rester d’actualité.

 Dans la matinée, trois communications ont été présentées :

Philippe Dubourg, L’âme perdue des campagnes landaises

Pourquoi la question du territoire, c'est-à-dire de l’occupation équilibrée de tous les territoires, est-elle profondément historique ? Parce qu’elle est éminemment humaine, que tous les domaines de la vie et de la pensée humaines s'y rejoignent, les langues, l’ethnographie, l’histoire, la philosophie, la politique, soit globalement, l’anthropologie.

Pourquoi, conséquemment, les réformes ruralicides et liberticides qui bousculent nos territoires ont-elles été imposées en très peu de temps dans un dramatique silence assourdissant de nos démocraties ?

Nos identités conjuguées au pluriel sont pourtant concrètement et territorialement ancrées comme les expressions vitales de nos diversités culturelles, ce sont les richesses héritées de nos ancêtres, qui sont consubstantielles à nos manières d’être. Or elles sont mises à mal par la rupture de civilisation que nous subissons.

En « sacrifiant les paysans », la ruralité en général, les communes, c’est-à-dire notre cadre d'existence depuis plus de deux siècles, c’est une grande partie de notre âme qui, en cinquante ans, a été progressivement jetée aux oubliettes dans un incroyable déni de vérité et de démocratie. Un système de liquidation du passé, des valeurs qu’il recélait, explique la perte de nos repères existentiels.

 L'envahissement de la planète par la seule civilisation occidentale, la réification de l'être humain dans l’objet et l’argent, jusqu’à la déshumanisation, pose la question de l'avenir de notre Humanité.

  Jean-Paul Lagardère, Que révèle la chasse aux “traditions cynégétiques” ?

La chasse a été et reste encore une composante majeure de la culture et de l’identité landaises. De toutes les régions de France, notre territoire landais est celui qui a conservé le plus de traditions cynégétiques comme les chasses à la matole de l'ortolan et des petits oiseaux, en passant par toutes les chasses au filet des alouettes, des tourterelles des bois, des palombes et des bécasses, pour finir par la chasse aux canards à la jument dans les Barthes de l'Adour, toutes ces techniques largement inspirées, pour la plupart, des pratiques romaines.

Cette diversité, qui étonne, est en partie liée à la multiplicité des espèces d'oiseaux qui migrent au-dessus de nos têtes, or chaque espèce impose son mode de capture mettant à contribution l'ingéniosité, l'adresse, la connaissance acquise d'une observation patiente et de la mémoire des Anciens.

Une autre caractéristique des chasses landaises se trouve dans leurs transmissions orales. Point d'ouvrages où aller chercher comment chasser telle ou telle espèce, tout a été transmis par le bouche à oreille, de père en fils et cela, sur au moins deux millénaires ! Belle continuité dans un monde que nous voyons changer si vite.

Pourquoi la chasse a-t-elle pris autant d'importance dans notre région ? Parce que, durant des millénaires, vivre sur cette terre au sol peu fertile nécessitait pour s'y maintenir de faire appel aux ressources complémentaires qu'il pouvait offrir. Le gibier de passage a été très tôt une nourriture d'appoint recherchée et une source de petits revenus monnayables. Il faut aussi se souvenir qu'en 1910, le menu type du journalier landais était composé de pain, lait, soupe de légumes, graisse, porc salé à midi et omelette au lard le soir. La soupe de légumes et la ventrêche étaient l'ordinaire des résiniers avec les sardines salées. Une telle frugalité n'était pas tenable sans l'apport du gibier, à la fois sur la table, mais aussi dans l'offre d'un peu de loisir.

À partir de 1960, l'évolution socio-économique de la France va s'accélérer et imposer une culture urbaine dans laquelle le monde rural ne se reconnaît pas. Face à cette évolution inexorable, il tente désespérément de garder ses traditions. Malgré sa résistance, il s'en voit peu à peu dépouillé par la dominance d'un mode de pensée unique, souvent méprisant et hautain. Et c'est ainsi que disparaissent les « cultures minuscules »/ pourtant sources de découvertes, d'échanges et de partages pour tous ceux qui prennent le temps de les côtoyer et de les interroger.

 Pierre Bitoun, (sociologue à l’INRA) Pourquoi les sociétés modernes sacrifient-elles les paysans ?

 Qui est responsable de ce processus qui semble irréversible ? Depuis des décennies, en France comme ailleurs, le productivisme s'est étendu à l'ensemble les activités humaines. Avec pour conséquences : déracinement et marchandisation, exploitation du travail et des ressources naturelles, artificialisation et numérisation de la vie. L'époque est aujourd'hui aux fermes-usines et aux usines que l'on ferme ou délocalise, tandis que dominent, partout, finance et technoscience. Le sacrifice des paysans est l'un des éléments du processus global de transformation sociale dont il faut, au préalable, comprendre les causes. Le projet productiviste s'est déployé dans un mouvement historique au cours des 70 dernières années, des «  Trente Glorieuses aux Quarante Honteuses ». Un long travail « d'ensauvagement des paysans » a mené à la destruction des sociétés paysannes et des cultures rurales. De ce véritable ethnocide qui a empêché l’alternative au capitalisme dont une partie des paysans était porteuse, nous  n’avons pas fini, tous, de payer le prix.

 Grâce à l’extrême diligence de M. Philippe Dubourg et à l’active participation de l’association Vision Cultures, de nombreuses tablées ont été rapidement mises en place dans la salle même des conférences pour un très convivial déjeuner avant les trois autres communications de l’après-midi.

 Jean-Jacques FÉNlÉ, Langue et espace rural

 Lié évidemment à l'espace rural, le gascon a évolué dans ses usages. Menacé et insuffisamment valorisé malgré les efforts de certains, il représente un patrimoine, immatériel sans doute mais pourtant bien réel. Il est porteur de valeurs et peut s’inscrire dans une dynamique culturelle et économique. Comment le faire vivre ?

 Jean-Pierre Brèthes , Les travaux et les gens d’une ferme de Chalosse dans les années 1950

 Avant l’arrivée des tracteurs, de l’agriculture industrielle et de la course au rendement, une petite métairie chalossaise de moins de 9 hectares, à peine sortie du métayage, abrite et nourrit quatre générations au milieu des années 1950.

Un reportage photographique permet de présenter le clan (tinèu) dans sa vie quotidienne. Son cadre de vie, corps de ferme et champs (l’eyriau e lous cams), se compose de bâtiments de forme et d’orientation identiques dans toute la  contrée, ainsi que de champs qui portent partout en Chalosse les mêmes cultures, avec une particularité dans ce cas précis.

Accompagnant et rythmant parfois la vie de chaque jour, les nombreux annimaux, oies, volaille, vaches et bœufs (aouques, pourrailhe, baques e bouèus) peuplent la ferme selon une hiérarchie séculaire au sommet de laquelle règnent les bêtes d'attelage. Au fil des saisons, elles sont à la peine avec les hommes pour labourer, semer, vendanger, moissonner (bouya, samia, brougna, amassa),  moments de durs labeurs mais aussi d’entraide (ayudère).

 Philippe Dubourg, La civilisation traditionnelle avant 14: aperçu ethnographique

 Le regard ethnographique fait sens : pour se prémunir contre tous les travers de notre époque, le recul anthropologique, humaniste est thérapeutique…Plutôt que les œillères de l'autosatisfaction moderniste, un regard comparatiste à la recherche des liens aussi bien négatifs que positifs qui nous relient à notre passé permet de retrouver quelques repères, de renouer avec nos valeurs…On a souvent loué les traits positifs des sociétés paysannes traditionnelles : le sens de la famille, de l’enfant, du voisinage, de la solidarité, de l’animal, la résistance à la dureté de la vie, la transmission mémorielle…

Le modèle de société uniformisée en train de coloniser la planète entière est l'aboutissement du processus devenu inconscient de l’extinction de toutes les sociétés différentes  de notre modernité occidentale : comme s’il n’y avait qu’un modèle de société possible pour l’avenir ! Cette éradication de toutes les différences est bien peu humaniste ! L’humanité n’en récolte-t-elle pas un triste appauvrissement anthropologique ?

A contre-courant de notre anthropocentrisme, de notre ethnocentrisme occidental, un village est anthropologique dans la variété et la diversité sociales et humaines qui le caractérisent…L’expérience d’un maire rural sensible à l’incommensurable richesse sociale et humaine de sa commune pourrait montrer que la saturation de biens matériels d’un côté, fait perdre, de l’autre, nombre de richesses humaines ou démocratiques.

L'essai Ainsi fait-on mourir un monde se place dans la filiation de Lévi-Strauss :

« L’humanité s'installe dans la monoculture ; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat ». L'homogénéisation du monde en cours est fantasmatiquement considérée comme le seul cadre d’un riche avenir pour les sociétés.

Au nom de 1a diversité culturelle, Amin Maalouf écrit '. " Pour l'universalité des valeurs, il est impératif de lutter contre l'uniformisation appauvrissante, contre l'hégémonie idéologique ou politique ou économique ou médiatique, contre l'unanimisme bêtifiant...Chacun devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme étant la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule... ».

Faire société c'est accepter la différence, le vivre-ensemble, ce n'est pas le vivre entre nous, dans un entre-soi stérilisant, entre gens identiques…

Pour l'anthropologie, il y a peu de différences entre la pensée scientifique et la pensée archaïque. Les sociétés traditionnelles avaient leur cohérence anthropologique ; quelle est celle de nos sociétés post-modernes qui pensent incarner la perfection ?

Dès lors, le sens perdu d'un mode clos, plein, profondément humain, la poésie des choses de la vie, deviennent une contre-utopie écologique nécessaire, un bol d’air vital pour nos sociétés occidentales aseptisées, anonymes, froides.

Quel sens peut-on sauvegarder du local villageois inhérent à la ruralité, dans un monde de plus en plus matérialiste, qui a fait trop souvent le deuil des forces de l'âme collective, de l'esprit ? En effet, le village constituait une totalité anthropologique ; il renvoyait à un univers. profondément humain, fait d'interconnaissance, de solidarités surplombant les divergences de toute société humaine. C'était une société pleine et entière, «  chaude », l’incarnation d'un vouloir-vivre collectif ayant trouvé dans son espace territorial un art de vivre gagné au prix de beaucoup d'efforts, un espace connu et aimé dans toutes ses dimensions. Les efforts déployés depuis des générations mettaient la communauté rurale en rapport avec la longue mémoire du lieu, le passé historique. Ainsi le territoire était « habité » corps et âme, avec amour : une identité symbolique et réelle conférait à ce vivre ensemble une teneur de nature métaphysique. On était plus ou moins contraint de s'identifier à ce vivre ensemble...Les anthropologues ont étudié avec respect les mythes, les dieux, les croyances qui donnaient une existence à cette incarnation d’un esprit collectif dans un lieu donné.

On peut s’appuyer sur le passé sans nostalgie. Si le progrès a apporté d’indéniables

bienfaits, il provoque aussi une table rase des aspects positifs des sociétés traditionnelles et des « invariants » anthropologiques de toute société. Le finement humain n'est pas souvent pris en charge dans la précipitation d'aller de l'avant, à marche forcée s'il le faut, de tout discours politique et économique... L'évolution des sociétés humaines en devient tragique-. Déjà Rousseau écrivait qu’ «  Il n'y a point de vrai progrès de raison dans l'espèce humaine parce que tout ce qu'on gagne d'un côté, on le perd de l’autre ».

L'ethnographie permet de faire l'expérience de l'empathie universelle. Les modernes ne doivent pas se sentir supérieurs et méprisants à l'égard de nos ancêtres, mais voir en eux des frères dans le dur exercice de la vie. En tout cas, la rencontre ethnographique m’a fait apprécier les témoins que j'ai interrogés. C'est l'hommage que je leur dois.